Entre charia et coutume
1 janvier 2011
La présentation des interventions du qāżī dans le chef-d'œuvre de la poésie prémoderne en panjabi, Hīr de Vāris Šāh (fl. milieu du xviiie siècle), à propos d'un héritage et d'un mariage contesté, est précédée de brèves considérations historiques illustrées de quelques exemples empruntés au célèbre voyageur marocain Ibn Baṭṭūṭā (1304-1377). Ensuite, le discours du qāżī fictif de Vāris Šāh est examiné en relation avec celui de deux autres sources d'autorité juridique intervenant dans son poème, le Conseil de caste ou pañcāyat et le radjah (rājā) – le cadre culturel et social étant celui de bourgades indiennes de l'époque moghole où, typiquement, la coutume le dispute aux prescriptions de la charia. Le rapprochement des textes d'Ibn Baṭṭūṭā avec le poème de Vāris Šāh permet d'ébaucher une image de la pratique du qāżī en Asie du Sud à l'époque précoloniale. On peut mesurer l'écart qui sépare le qāżī lettré exerçant dans une capitale, et le cas échéant originaire d'un autre pays, du qāżī de canton (pargana), très inséré dans le tissu social de sa juridiction. Le premier se préoccupe uniquement, et conformément à ses attributions, de faire respecter la charia. Le second, lui, cherche à préserver l'ordre social en faisant respecter la coutume. Tout au plus enrobe-t-il à l'occasion son discours de références à la charia, ou établit-il, contre l'évidence, une équivalence entre l'une et l'autre.